Frère Marie-Pâques

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Frère
Marie-Pâques

« Je n’imaginais pas que Dieu me confierait ici, à Lérins, un chiffre d’affaires colossal, cinq sociétés à gérer et jusqu’à soixante-cinq salariés en saison ! »
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Avant-propos

C’est lors d’une retraite silencieuse à l’Abbaye de Lérins sur l’île Saint-Honorat au large de Cannes (expérience que je recommande à chacun), que je rencontre Frère Marie-Pâques. Cet homme de foi atypique est aussi chef d’entreprise puisqu’il occupe le poste d’économe et gère les finances de toutes les activités de Lérins (entre autres, l’important vignoble) comme une entreprise. Ce qui le conduit, en plus de ces activités, à parcourir le monde jusqu’en Chine, en Russie ou aux États‑Unis.
Ce fils d’agriculteur avait décidé d’arrêter ses études pour devenir apiculteur. Enfant de cœur modèle jusqu’à 14 ans, il quitte l’Église avant de retrouver bien des années plus tard la présence de Dieu à Lérins en se faisant ordonner prêtre.
Ce qui m'a intéressée chez ce moine-prêtre-chef d’entreprise, outre sa vraie joie de vivre (et l’excellent vin que nous dégustâmes !), c’est ce mélange inhabituel d’homme priant et d’homme d’argent. Frère Marie-Pâques considère l’entreprise comme la base de la réussite économique d’un pays. La question d’argent et de profit a toujours été, dans notre culture judéo-chrétienne, un vrai sujet. Comment diriger une entreprise, faire du profit et en même temps souscrire aux paroles de l’Évangile ?
Frère Marie-Pâques a écrit à ce propos un livre très inspirant surtout pour les jeunes entrepreneurs : En Quête de sens. C’est là tout le sujet !

Etiez-vous moine avant de devenir entrepreneur ?

J’étais entrepreneur avant d’être moine. J’avais créé une entreprise apicole à Avène, au nord de l’Hérault. Plus tard, je suis arrivé ici, j’ai rangé mes chéquiers et je me suis dit : « Chic alors, je ne toucherai plus à la finance, je vais simplement obéir. » Je n’imaginais pas que Dieu me confierait ici, à Lérins, un chiffre d’affaires colossal, 6 millions d’euros, cinq sociétés à gérer – le restaurant, les vignes, le vin, la promotion, l’organisation des séminaires-retraites – et jusqu’à soixante-cinq salariés en saison !

Comment concilier profit et partage ?

L’évangile de Mathieu nous oblige à partager avec les plus pauvres. Bien sûr, si l’on n’a rien à partager, on ne peut pas appliquer cet évangile ! Mais sourire à quelqu’un qui a faim, ce n’est pas suffisant. Pour moi, le seul lieu de création de richesses, c’est l’entreprise. Donc vive l’entreprise et vive les entrepreneurs ! Si je peux créer beaucoup de richesses, je le ferai, à condition que l’argent soit partagé, parce qu’il y a plus de joie à donner qu’à recevoir, non à cause de la loi, mais en application de la charité, du don de soi désintéressé, sans rien attendre en retour. C’est cela qui sauvera le monde. À condition aussi que cet argent soit gagné en prenant soin des employés et de la nature. Quand ces conditions sont réunies, bien qu’elles soient toujours très instables, alors vous pouvez gagner de l’argent en étant droit dans vos bottes. L’entreprise devient un outil au service du royaume de Dieu, on peut même dire qu’elle est le royaume de Dieu : les gens qui y travaillent sont à l’image de Dieu, ils y vivent heureux, créent de belles relations fraternelles, développent leurs talents. La bienveillance divine, la paternité s’exercent sur cet outil pour le rendre performant.
Malheureusement, l’entreprise peut aussi être un enfer dans lequel les gens souffrent. Notre mission de dirigeant est de faire que cet enfer devienne un paradis. À nous de le rendre bon et beau et de prendre soin des personnes pour les faire grandir. Développer du business, c’est excitant, mais moins que de prendre soin des gens.

« La croissance vient du don. Mais il ne s’agit pas d’accumuler les bonnes actions et les dons. C’est d’une dynamique d’amour et de liberté intérieure dont il est question. Si je donne, je suis libre ; si je m’attache aux biens matériels, je suis entravé. »

Quel est le concept de votre entreprise ?

On a créé un concept pédagogique en invitant les gens à parrainer les vignes à hauteur de 1000 euros le plant. Le fruit de ces parrainages revient à des associations qui s’occupent des plus démunis : les émigrés, les gens de la rue, un programme humanitaire au Bénin, un programme nutritionnel au Vietnam. Le principe est le même pour la vente aux enchères des bouteilles. La dernière vente nous a permis de récolter 52 000 euros. Le but n’est pas de collecter des fonds. Ce que je veux, c’est donner du sens : donner plutôt que recevoir, servir nos semblables. Chacun là où il est, et parce qu’il est sous la providence de Dieu, peut avoir l’inspiration et l’énergie pour être au service du bien commun. Quand des économistes qui viennent en séminaire ici me demandent « que doit-on faire ? » je leur réponds qu’il faut faire attention à la cupidité, à l’avarice. N’oublions pas que l’Occident s’est développé au Moyen-Âge grâce aux dons des monastères. La croissance vient du don. Mais il ne s’agit pas d’accumuler les bonnes actions et les dons. C’est d’une dynamique d’amour et de liberté intérieure dont il est question. Si je donne, je suis libre ; si je m’attache aux biens matériels, je suis entravé. Mais la société a perdu le sens du réel et le sens moral. L’intelligence doit donner la mesure du réel.

Vous semblez être très inspiré par Muhammad Yunus ?

Ce qui m’a intéressé dans sa démarche, c’est que, de la même manière que Dieu a été touché par la souffrance de son peuple, Muhammad Yunus a démarré son action après avoir été blessé par la souffrance de ses compatriotes. Il s’agit bien de charité : on est touché par la souffrance qui nous met en marche pour apporter notre soutien. La Grameen Bank est une idée géniale.

« En plaisantant à moitié, je dis souvent que mon seul malheur, c’est le malheur des autres ! »

D’où puisez-vous l’énergie qui vous anime ?

Elle vient de la foi et de la présence aimante de Dieu. Ce qui m’anime, c’est le souci de servir les autres : ma communauté, les jeunes qui viennent en session, les dirigeants d’entreprise, les gens qui me demandent conseil. La joie, c’est de s’occuper des autres ! En plaisantant à moitié, je dis souvent que mon seul malheur, c’est le malheur des autres.

Comment aborder le nouveau monde ?

J’espère que l’on va retrouver les valeurs du vivre ensemble. L’Evangile nous enseigne que l’ivraie pousse avec le bon grain, qu’il y a toujours de belles choses mais aussi d’autres qui nous tirent vers le bas. À nous de faire émerger le meilleur. On doit y mettre toute notre énergie. Ce n’est pas gagné, mais j’ai confiance parce que ce Dieu qui est un père pour nous, nous accompagne à travers les vicissitudes de la vie. C’est ce que je dis aux jeunes : ce qui sauvera le monde, c’est la charité, le don de soi désintéressé au service des plus fragiles. Si chacun fait ce qu’il peut là où il est, le monde peut changer très vite. Le bonheur profond, c’est de faire l’expérience de la tendresse de Dieu.