— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Carolyn
Carlson

« La danse est toute ma vie. Ce don qui m’a été confié, je veux le partager. Je suis une messagère, je veux communiquer ma foi au public parce que je crois en un monde spirituel. »
Carolyn Carlson
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Avant-propos

Ma première rencontre avec la chorégraphe d’origine finlandaise Carolyn Carlson date de 1997. C’était à l'Opéra Bastille pour la représentation de Signes, pour lequel le peintre Olivier Debré avait créé les décors et les costumes. Ce fut un choc ! J’ai revu Signes en 2004 et l’émotion fut la même. Je guettais par la suite chacune de ses productions, avec le même enthousiasme.
Récemment, la découverte de sa poésie et de sa calligraphie n’a fait que renforcer mon désir de la rencontrer. J’ai été touchée, outre son immense talent, par sa capacité à parler au cœur et à sa volonté de transmettre tout son univers sensible et spirituel à travers ces trois démarches artistiques.
C’est à la Cartoucherie de Vincennes où elle anime « l’atelier Carolyn Carlson », centre international de master class auprès de nombreux jeunes futurs danseurs, qu’elle m’a donné rendez-vous. Elle a voulu que je la photographie auprès d’un bel arbre : « Lui au moins est silencieux, il m’entend mais ne va pas parler. Et il est vivant ! »

Votre chemin spirituel a démarré très tôt. Comment est-ce arrivé ?

J’avais à peine 12 ans et je passais des heures à contempler l’océan. J’ai eu un flash. Je me suis dit : « Je suis une mystique ». J’ai eu la vision très nette que la vie était plus que la matière, que l’invisible était à portée de main. L’océan, la nature toute entière ont été mes premiers maîtres spirituels. C’est ce que j’aime dans la philosophie orientale, particulièrement dans le bouddhisme : nous sommes une part de l’univers, du cosmos. Cela nous donne une conscience aigüe du monde. Je touche cet arbre et je deviens cet arbre.
En 1965, j’ai débarqué à New York et j’ai intégré la compagnie d’Alwin Nikolais, figure emblématique d’un théâtre de mouvements, de lumières et de couleurs. Ça a été une rencontre déterminante. Il m’a enseigné le mouvement, l’espace, la forme, l’abstraction. Il est devenu mon mentor. Dans les années 1970, un vent de liberté soufflait sur New York. J’ai connu un peintre qui m’a initiée à la nourriture macrobiotique et au bouddhisme. J’étais protestante, je ne connaissais rien des philosophies orientales. Il m’a emmenée dans un cours de zen. Le zen est très proche de la danse, il est dans l’instant présent. J’ai commencé à méditer et je me suis dit que le bouddhisme était mon chemin. Pour les chrétiens, Dieu est tout là-haut, mais pour les bouddhistes, vous êtes Dieu, vous êtes Bouddha, vous êtes une page blanche, à vous de créer votre propre calligraphie. Tout cela me semblait si naturel, comme si je l’avais déjà vécu dans une autre vie. Je vais souvent au Japon dont je me sens très proche, ce pays me nourrit.

Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?

De nombreux livres m’inspirent, comme Le Livre du thé, Le Mandala de l’Être, Le Livre tibétain de la vie et de la mort, Autobiographie d’un yogi, les livres d’Alan Watts, de Deepak Chopra, de Carl Jung sur les synchronicités (qui a inspiré mon spectacle Synchronicity). La poésie des haïkus m’inspire aussi, cet art de dire l’essentiel en quelques lignes… Mon amitié avec Meredith Monk, danseuse et bouddhiste comme moi, a été déterminante également. Ma rencontre avec le Dalaï Lama au centre Rigpa dans le sud de la France, son sourire, son âme d’enfant… m’ont beaucoup impressionnée. Autre grande source d’inspiration : les gens observés dans les aéroports que je fréquente souvent. J’adore les regarder, je suis curieuse de savoir qui ils sont, s’ils sont vraiment présents là où ils sont.

« L’art nous élève et la danse est une méditation, où chaque moment, chaque mouvement est énergie, présence. »

Quel message voulez-vous faire passer à travers la danse ?

La danse est toute ma vie. Ce don qui m’a été confié, je veux le partager. Je suis une messagère, je veux communiquer ma foi au public parce que je crois en un monde spirituel. C’est mon devoir, ma mission, ma responsabilité. Je pense que les artistes sont des visionnaires, les éclaireurs du monde de demain. Mais pourquoi travailleraient-ils si ce n’est pour partager ? Si l’on danse pour satisfaire son ego, ça ne marche pas.
La seule intelligence est celle du cœur. Sinon, tout est abstrait, intellectuel, mental. Le mental doit céder la place à l’esprit. C’est bien cette magie qui opère pendant les spectacles. On ne doit pas sous-estimer le public, il perçoit les vibrations et n’a pas besoin d’explications. Est-ce qu’on a besoin de mots quand on est dans un jardin ? L’art nous élève et la danse est une méditation, où chaque moment, chaque mouvement est énergie, présence. D’ailleurs, au terme « chorégraphie », je préfère celui de « poésie visuelle ».
Dans mes cours, ce que je demande aux élèves est la même exigence que celle que je m’impose à moi-même. Je m’inspire du Tai-chi. Je ne leur dis pas « Tiens-toi droit, mais tiens-toi entre le ciel et la terre, et tes bras vont rejoindre l’horizon, l’infini ». Le changement est radical, ils donnent alors le meilleur d’eux-mêmes. Je veux leur offrir bien plus qu’une formation technique, je veux les révéler à eux-mêmes. Et pour leur ouvrir toutes les portes, j’invite les plus grands danseurs du monde à venir faire des master class à Vincennes.

En dehors de la danse, vous aimez exprimer votre art à travers la poésie et la calligraphie.

Depuis longtemps, j’écris et dessine pour garder les traces des moments et des personnes que j’ai rencontrées, mais aussi pour exprimer mes sensations. J’écris mes poèmes comme des haïkus, avec beaucoup de silence. J’ai l’espoir d’ouvrir un petit chemin vers la conscience, vers l’esprit. Dans mes calligraphies, c’est le souffle qui porte mon geste, l’élan vital, la pulsion créatrice. Pour moi, c’est la même énergie qui donne vie à la danse, à la calligraphie et à la poésie. L’essentiel est d’ouvrir l’imaginaire avec grâce.

« Nous sommes des invités, de passage sur la Terre. Mais pendant ce passage, n’oublions jamais qui nous sommes, écoutons nos intuitions. »

Quelle est votre quête ?

La même depuis l’enfance, celle de la quête intérieure. Mais il est parfois difficile de faire passer ces messages. En 2007, j’ai créé Hidden, une chorégraphie qui évoque le chamanisme des Indiens d’Amérique. Lorsque j’ai prononcé le mot « chamanisme » pendant la conférence de presse, tout le monde s’est tu. Ce sujet est tabou, il fait peur parce que les gens ne comprennent pas ce que c’est. Peu m’importe ce qu’on pense de moi, je poursuis mon chemin. Et dans le monde chaotique que nous traversons, je m’accroche aux valeurs que je veux protéger : la compassion, le partage, l’humilité. Il faut investir en soi-même, parce les millions de dollars n’ont jamais rendu personne heureux. Si vous n’aimez pas ce monde, changez-vous vous-même ! Nous sommes toujours en train de désirer ce que l’on n’a pas, à vouloir toujours plus. Mais l’important est d’être dans le moment présent, comme le dit ce livre sur la pleine conscience de Jon Kabat-Zinn, Wherever You Go, There You Are. C’est un long chemin, comme d’apprendre à lâcher prise. J’ai dû quitter ma maison parce que je n’avais pas assez d’argent pour l’acheter. Cette maison était pleine de souvenirs de ma vie avec René Aubry, et c’est là que mon fils était né. J’ai eu beaucoup de mal à y renoncer, à lâcher prise. Mon fils m’a aidée, il m’a dit : « Maman, laisse la maison se reposer, elle a trop de souvenirs, elle a besoin de gens nouveaux ». Il avait raison. Comme le dit la Bible, « Tout passera ». Tout est impermanence. Nous sommes des invités, de passage sur la Terre. Mais pendant ce passage, n’oublions jamais qui nous sommes, écoutons nos intuitions. J’aspire aujourd’hui à vivre en pleine conscience, à être attentive à l’instant présent, à l’autre.

Un message à passer aux jeunes ?

J’aurais envie de leur dire : « Sortez de chez vous, suivez votre cœur, prenez des risques, ne cédez pas à la peur. [Et dans un grand éclat de rire…] : « Kick your ass ! » (Bouge ton cul !)