— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Alexandre
Jollien

« Quand on sait qu’on est aimé inconditionnellement, on se sépare de l’importance qu’on attribue aux yeux des autres. »
Alexandre Jollien
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Avant-propos

Le philosophe et écrivain Alexandre Jollien sait parler au cœur. Depuis longtemps, tous ses livres sont pour moi un enseignement précieux, avec des textes aux mots simples et une vraie sincérité dans sa quête humaine. Je l'ai suivi par ailleurs lors de ses nombreuses conférences et j'ai pu apprécier son grand sens de l'humour. Il est capable d'embarquer une salle entière dans un énorme éclat de rire collectif ! Et ceci malgré un lourd handicap moteur qui ne semble altérer ni sa force intérieure, ni sa confiance dans la vie.
Le dialogue qu'il établit entre sa foi chrétienne et la tradition orientale parle à beaucoup. Son blog attire des milliers de fans en recherche de sens.
Sa quête l'a mené depuis maintenant plus d'un an à Séoul en Corée, où il est parti avec femme et enfants vivre une expérience qu'il raconte dans son dernier livre Vivre sans pourquoi. Voyage spirituel où dans une ascèse radicale, il replace l’intériorité, avec zazen et évangiles, au centre de sa vie quotidienne.
Il me donne rendez-vous lors d'un de ses rares passages à Paris, et je le retrouve avec son allure d'éternel étudiant, son sweat à capuche et son pantalon trop grand, mais surtout avec son regard tellement pétillant et malicieux !

Comment parviens-tu à dépasser le regard que l’autre te renvoie ?

On n’a jamais fini de se libérer du regard de l’autre. En cela, le handicap me rend service car il démontre qu’il ne faut pas s’arrêter aux apparences. Ce qui m’aide beaucoup, c’est le regard de ma femme, de mes enfants et de mes parents qui m’aiment tel que je suis. C’est un regard qui ne juge pas et laisse l’enfant que je suis chuter… et continuer sa route. Quand on sait qu’on est aimé inconditionnellement, on se sépare de l’importance qu’on attribue aux yeux des autres. La méditation est aussi très importante, car plus on connaît son être intérieur, plus on se défait du regard de l’autre. Mais il n’y a pas de guérison définitive, il y a des pas, un jour on tombe, et puis on se relève. Il faut se méfier de l’illusion d’une guérison définitive et croire qu’un jour on aura réglé le problème, car cela nous prive d’une liberté reçue au jour le jour. On fait avec les forces du quotidien et l’on se dit « aujourd’hui, je suis dépendant du regard des autres, un autre jour je ne le suis pas… »
Ce qui m’aide le plus, c’est la pratique profonde de la spiritualité, que ce soit la prière ou la méditation quotidiennes. Pour moi, la spiritualité s’incarne dans le christianisme qui me permet de me dépouiller, mais aussi dans le zen qui, loin des concepts, s’ancre dans la radicalité de l’expérience. Sans oublier l’amitié ; quand je suis découragé, un de mes amis m’aide à me remettre en route, à me fixer un pas à effectuer, et à avancer. Le progrès se fait millimètre par millimètre. La peur nous fait désirer un miracle subi, alors que c’est tranquillement qu’on va vers la paix.

« Dans les moments difficiles, je vis le handicap comme un laboratoire, un atelier spirituel. »

Comment se manifeste ce progrès dont tu parles ?

J’ai autant d’émotions négatives qu’avant, mais elles durent moins longtemps. L’illusion était de croire que, grâce à la méditation, je n’aurais plus aucun désir. En fait, le désir est toujours là, mais il a moins d’emprise. C’est magnifique de savourer cela ! J’ai la chance d’avoir un père spirituel qui ne me fait aucun cadeau. Il m’apprend qu’on peut avoir une relation à l’autre sans qu’elle soit teintée de « je t’aime – je ne t’aime pas – je t’approuve – je te désapprouve ». Je lui ai un jour confié par e-mail tout ce que j’avais fait de mal dans ma vie. Il m’a répondu par un simple « J’ai tout lu ». Ça m’a libéré ! Parce qu’il a pris acte et qu’il est passé à autre chose. Je m’attendais à une réponse du genre « ce n’est pas grave », mais en écrivant juste cette petite phrase « j’ai tout lu », c’est comme s’il m’avait dit « je t’aime comme tu es, je prends tout ce que tu es, je ne commente pas ce que tu es. » C’est une expérience merveilleuse d’être accueilli tel qu’on est, sans jugement. Pourtant, c’est difficile d’être dans l’amour inconditionnel, de ne rien attendre de l’autre, parce qu’on a été programmé dans un esprit de calcul qui a peur de décevoir et d’être sanctionné.

Pourquoi écris-tu ? Est-ce pour te permettre de dépasser ton handicap, de travailler sur toi-même, par besoin de reconnaissance ou pour faire du bien aux autres ?

Écrire, pour moi, c’est témoigner. Dans les moments difficiles, je vis le handicap comme un laboratoire, un atelier spirituel. Je me dis : « voilà du concret pour aller vers l’autre et lui donner une sorte d’outil que j’ai essayé. » C’est donc un moyen pour pousser plus loin l’expérience, souvent douloureuse, mais qui est aussi et surtout une expérience de libération. C’est une manière de donner du sens à ce que je vis et de le partager avec les autres.

Quelle est ta quête profonde ?

C’est vivre sans « pourquoi », au jour le jour, me donner à l’autre sans être déterminé par son regard et faire par amour ce que je fais pour l’instant par devoir, par crainte de ne pas être aimé ou de décevoir. Il faut se libérer de cette crainte et voir que ce désir d’être aimé fait partie du paysage, mais qu’il ne dicte pas notre manière d’être. C’est le sujet de mon dernier livre : comment à Séoul, j’ai abordé le quotidien comme un laboratoire et osé une vie sans « pourquoi ». Nous sommes tout le temps pris dans le filet du « pourquoi – à cause de ». Il faut essayer de s’en extraire pour aller vers la liberté.

Revenons à ta vie spirituelle, tu pratiques le zen et tu te dis chrétien…

Le Bouddha me rapproche de la non-fixation, d’une fluidité, d’une certaine souplesse à vivre les émotions, à laisser passer, à ne pas s’arrêter. A ce propos, un texte a été fondateur pour moi « le Sûtra du Diamant » attribué au Bouddha. Ce Sûtra traite du regard narcissique et souligne le principe de la non-fixation… Le Bouddha n’est pas le Bouddha, c’est pourquoi je l’appelle le Bouddha… La méditation plus que la philosophie me repose de mes passions, parce qu’avec la méditation, je « laisse passer ».
La foi dans le Christ est une invitation à plonger dans l’intériorité sans « pourquoi » et à se donner à l’autre. L’expérience me montre que, plus je descends vers l’intériorité, c’est-à-dire en laissant passer sans les arrêter les idées et les projections qui me traversent, plus je me connecte à Dieu. Et cela me suffit, je n’ai pas besoin d’avoir l’aval de qui que ce soit. Je préfèrerais être soutenu dans ma démarche, mais si je ne le suis pas, cela m’importe peu. Si j’ai été à la recherche d’un père spirituel en Corée du Sud, c’est bien parce que je n’ai pas trouvé près de moi quelqu’un qui souffle sur la flamme de ma foi et me fasse progresser. Et pourtant, j’en ai cherché des pères spirituels ! Cet homme de Dieu, ce jésuite français que j’ai rencontré à Séoul, est d’une foi, d’un abandon à Dieu et d’une expérience de Dieu que j’ai rarement vus. Mais je suis dans une position très inconfortable : les bouddhistes me reprochent de croire à un Dieu personnel, ce qui est une abomination pour eux, et les chrétiens me demandent pourquoi j’emprunte des voies de traverse quand Jésus est la voie, la vie et la vérité. C’est difficile de maintenir un chemin de crête quand on vous tire dessus des deux côtés.

« En voyant mon bol de méditation, un copain coréen m’a demandé : c’est quoi ce truc occidental ? »

Qu’as-tu expérimenté d’autre pendant ton voyage en Corée ? Les différences entre Orient et Occident ?

Ce voyage a été une traversée du désert où j’ai appris l’âpreté du désert. Je n’avais pas de reconnaissance sociale, pas d’appui, pas d’ami. J’étais acculé à un grand vide et je devais découvrir une consolation en moi-même. Cette expérience m’a relié à ma famille qui vit avec moi ce défi. Quant aux différences entre Orient et Occident, j’en comprends de moins en moins la distinction. En voyant mon bol de méditation, un copain coréen m’a demandé : « C’est quoi ce truc occidental ? » Tous les repères sont bousculés ! Les codes sociaux sont très différents, voire à l’opposé des nôtres, mais ce qui est en dessous nous rapproche. J’ai été frappé en Corée par des êtres qui parlent du manque affectif, de la pression sociale, du désamour. Ce sont des sentiments universels ! D’autre part, contrairement à l’Europe, je n’ai jamais senti un regard moqueur par rapport à mon handicap et j’ai été très bien accueilli, même si je n’ai pas été intégré.

Les philosophes comme toi sont dans le monde des idées, mais tu dis qu’il y a un moment où il faut passer à l’action.

J’ai tellement entendu de discours fatalistes quand j’étais dans le désespoir ! Or le discours fataliste engendre l’immobilisme. Ce qui m’a permis d’être dans l’acceptation, c’est de poser des actes. Quand quelqu’un souffre, le premier devoir est de lui tendre la main, pas de discourir. C’est pourquoi, quand on va mal, il faut aller voir un ami, demander de l’aide. Le Christ ne fait pas de discours face à une personne qui est blessée, il la guérit ! C’est un homme d’action. Mais on a perverti l’action en activisme : il faut faire pour être, alors que l’action, c’est la simplicité : se lever le matin, embrasser sa femme, emmener les enfants à l’école, être fidèle à une vie quotidienne.

Aujourd’hui, pour aller mieux, on privilégie le « moi-je ». Qu’en penses-tu ?

C’est pour cela que le Christ n’a pas la cote, lui qui a dit : « Si quelqu’un veut me suivre, qu’il renonce à lui-même, qu’il porte sa croix et vienne à ma suite ». On pourrait croire que c’est triste de « renoncer à soi-même », mais en réalité, c’est joyeux. C’est au contraire renoncer à la tristesse, aux projections, à la prison de l’ego. Ce n’est pas renoncer à ce qui me constitue, mais à tout ce qui est factice, illusoire et vain. Il y a une perversion du message du Christ et une récupération masochiste. Le Christ n’était pas un bougon, il aimait boire et manger ! Le renoncement qu’il appelle est illustré par Saint-Pierre qui plaque tout pour le suivre. Mais il ne plaque pas sa joie de vivre, au contraire, il est sans filet et il va de l’avant ! Le renoncement, c’est recevoir l’essentiel et quitter ce qui encombre.
Les messages de ceux qui écrivent sur le bonheur sont des pansements. Ils apaisent, mais ne résolvent pas le problème. Quand on est au fond du gouffre, qui peut blâmer celui qui cherche un baume ? Mais à long terme, ça ne guérit pas. Il y a une grande mode de l’introspection de nos jours, mais au bout d’un moment, l’introspection conduit à un narcissisme effrayant qui cause une grande souffrance. Ce qui sauve, à mon avis, c’est quand le soi n’est plus prédominant. Paradoxalement, ce qui mène à cela, c’est la joie. Donc, finalement, il faut se faire du bien. Et ce bien nous dilate pour nous donner à autrui. Quand on est dans la souffrance, on est entraîné dans un mécanisme qui nous enferme sur nous-mêmes.

« Je ne crois pas aux grandes révolutions, aux changements de paradigmes, mais aux micros conversions quotidiennes pour aider les autres. »

Tu parles beaucoup de Spinoza : « Bien faire et se tenir en joie »

Oui, en dépouillant la joie de tout volontarisme, parce qu’il ne s’agit pas de se lever le matin en se disant « je vais me mettre en joie ». Là, c’est de la maltraitance. Il s’agit de repérer ce qui va bien et ce qui m’aide à traverser cet épais brouillard qui vient assombrir le quotidien. C’est en cela que consistent les exercices spirituels, et c’est presque devenu une pratique sous-jacente pour moi.

Vois-tu ton père spirituel tous les jours ?

Oh non ! Il m’a laissé patauger pour m’éviter le danger d’être dans la dépendance. Un ami m’a dit un jour : « J’adore mon psychanalyste, il est tellement gentil, ça fait vingt-trois ans qu’on se connaît ». Un père spirituel n’a pas cette vocation de dorloter l’ego. Au contraire, il peut être cassant, mais toujours avec amour, comme un parent qui doit être vigilant et patient avec ses enfants.

Quel serait ton souhait pour le monde à venir ?

Que l’on intègre toujours mieux les personnes marginales et qu’une véritable solidarité se déploie, ne serait-ce que par de petits gestes. Concrètement, il faudrait se demander chaque jour ce que l’on peut faire pour l’autre. Je ne crois pas aux grandes révolutions, aux changements de paradigmes, mais aux micros conversions quotidiennes pour aider les autres. J’aimerais aussi un retour vers les voies spirituelles, et que l’on comprenne que les grandes traditions spirituelles, quelles qu’elles soient, ont guidé l’homme vers le présent.