Bertrand Piccard

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Bertrand
Piccard

« Je suis tout le temps en recherche, aussi bien spirituelle que technologique, car on a besoin des deux. C’est une question d’équilibre. »
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Avant-propos

Le Suisse Bertrand Piccard, fils et petit-fils d’aventuriers scientifiques, perpétue la tradition familiale. On lui doit, outre de multiples records sportifs, le premier tour de la planète en ballon sans escale. Mais cet innovateur qui aime explorer le monde extérieur, explore aussi le monde intérieur à travers son autre activité professionnelle : la psychiatrie (à ce propos, lire dans Canopée numéro 7 la belle métaphore qu’il établit entre le ballon et le patient).
Bertrand Piccard, qui a la tête dans les étoiles, garde cependant bien les pieds sur terre. Son crédo lors de « l’Université de la Terre » où nous l’avions invité il y a quelques années, était que l’alliance entre écologie et économie était inévitable si nous voulions empêcher l’effondrement de notre système.
Avec Solar Impulse, premier avion à faire un tour du monde sans escale, propulsé sans pétrole, uniquement par l’énergie solaire, cet avant-gardiste s’associe aux meilleures technologies propres. Mais surtout, il fédère un grand projet humain et politique ayant pour vocation de sensibiliser à la promotion des énergies renouvelables et donc à la réduction du réchauffement climatique. Douze ans de recherche pour ce fantastique projet ! À ne manquer sous aucun prétexte les aventures de ces 35 000 km parcourus en douze étapes sur www.solarimpulse.com entre mars et août 2015, date prévue de bouclage du tour du monde.
Ce que j’admire chez cet homme, c’est sa curiosité et son goût de l’aventure qui se rejoignent avec sa quête spirituelle en une vision humaniste de l’existence. Il me reçoit à Lausanne au siège de Solar Impulse ; son regard bleu acier et son grand sourire ne font que m’impressionner davantage !

Comment conciliez-vous développement économique et préservation de l’environnement ?

Je ne suis pas un intégriste et je comprends que l’être humain ait besoin de se faire plaisir, de produire, de consommer, de gagner de l’argent. Mais il ne doit pas se mettre en déséquilibre avec son environnement. Il y a deux voies possibles : la décroissance, mais je pense que personne n’est prêt pour cela car l’être humain veut toujours avoir plus ; ou bien la mise en place de solutions avec des technologies propres afin de réduire notre impact sur la planète, sans altérer notre qualité de vie. J’ai toujours préféré agir que subir. Et je sais que l’on a de quoi diviser par deux la consommation énergétique tout en créant des emplois, en développant l’industrie et en faisant du profit. Ce marché est intéressant car il est durable.
Le rôle des Etats est de donner une direction et un but à atteindre, mais c’est aux entreprises de donner les moyens pour y arriver. Il faudrait par exemple que les Etats fixent des objectifs pour qu’une voiture consomme moins de 3 litres au 100 km. Seules les voitures qui répondraient à ces normes seraient autorisées à la vente. Les technologies sont capables d’atteindre ces objectifs. On ne peut pas empêcher les gens d’avoir des voitures, alors donnons-leur des véhicules qui permettent de moins polluer. Si votre Porsche consomme moins de 3 litres au 100 km, il n’y a pas de problème !
Ce qu’il faut combattre aujourd’hui, c’est la cause du changement climatique, et non le CO2 qui en est le symptôme. Et la cause, c’est notre manière de brûler un million de tonnes de pétrole, de gaz et de charbon par heure ! Cette énergie peut être économisée grâce à des technologies propres. Il ne faut pas dire aux gens de ne pas consommer d’énergie, mais leur en donner les moyens technologiques. C’est aux politiques et aux industriels d’agir, car vouloir changer les habitudes, c’est louable mais utopique. Le grand malentendu est de croire que l’homme doit protéger la nature. Or la nature se débrouille très bien sans lui, elle existera toujours. Ce qu’il faut protéger, c’est l’être humain. Quand les décisions politiques et les innovations technologiques auront pour but de protéger l’homme, on aura fait un grand pas.

« Les événements de la vie quotidienne nous donnent l’occasion de choisir l’option qui nous amène vers plus de matérialisme, d’égoïsme, ou au contraire plus d’élévation spirituelle. »

C’est donc un changement de conscience qu’il faut opérer ?

Je crois en l’évolution de la conscience non pas collective, mais individuelle. Une société n’évolue pas aussi vite que les individus. Le changement de la conscience est donc une évolution personnelle, alors qu’un changement de société doit être le fruit d’une évolution politique et technologique.
Ma propre quête spirituelle consiste à cultiver en moi des énergies positives qui me permettent d’élever mon âme et mon esprit et de me rapprocher de la bonté, la sagesse, la générosité, le pardon, le partage. Les événements de la vie quotidienne nous donnent l’occasion de choisir l’option qui nous amène vers plus de matérialisme, d’égoïsme, ou au contraire plus d’élévation spirituelle. Il s’agit de savoir si l’on veut cultiver les énergies positives ou négatives. Des expériences menées en laboratoire ont montré que le fait de cultiver la haine ou la compassion modifie notre fonctionnement cérébral. Je suis en train d’écrire un livre sur ce sujet. J’aurais bien voulu lire un livre comme celui-ci il y a des années, ça m’aurait peut-être fait gagner du temps !
Mais cette quête spirituelle s’accompagne d’une quête sociétale : j’aspire à un meilleur fonctionnement de la société, avec de nouvelles manières de penser et d’agir, car je suis désespéré par la gouvernance de nos pays basée sur le court terme, l’égoïsme et la recherche de l’intérêt personnel. De leur côté, les gens sont dans le désarroi car ils n’ont pas appris à se prendre en charge eux-mêmes. Ceux qui soutiennent Solar Impulse sont dans une tout autre dynamique : ils partagent de l’espoir. Bien sûr, nous avons des détracteurs qui nous reprochent de dépenser beaucoup d’argent. Ces gens-là ne comprennent rien au fonctionnement économique de notre monde. Solar Impulse fonctionne avec de l’argent du marketing, de nos sponsors et de nos partenaires. Il sert à payer des ingénieurs qui travaillent pour le développement technologique qui apportera des solutions concrètes aux problèmes d’énergie.

Parlez-moi de vos recherches en matière de religion, de spiritualité ? Comment faites-vous le lien avec le matérialisme et la technologie ?

Pour moi, la spiritualité n’a rien à voir avec la religion qui tente de conserver le message d’origine avec des dogmes. Elle n’explique pas ce message et utilise le moyen comme un but. C’est pourquoi elle n’apporte pas les réponses aux besoins spirituels dont on a besoin. Plutôt que de dire « c’est comme ça ! », elle devrait expliquer les messages des initiés qui nous ont précédés. On ne nous apprend plus qu’il existe un monde transcendant au nôtre, pourtant, ce monde donnerait un sens à ce que nous vivons. S’il n’y a pas de transcendance, on ne peut qu’être déprimé, désespéré et angoissé de voir ce qui se passe dans le monde.
Pendant douze ans, j’ai participé à des groupes de recherche spirituelle avec des disciples de Gurdjieff. Leur quête consiste à se délivrer des automatismes qui nous retiennent prisonniers afin de développer une conscience de soi-même et de l’univers. J’ai suivi des cours, des conférences de Krishnamurti, de la Fraternité blanche universelle, des Rose-Croix. Aucune approche n’est une panacée. Il faut combiner toutes ces approches pour rassembler les pièces du puzzle. Je suis tout le temps en recherche, aussi bien spirituelle que technologique, car on a besoin des deux. C’est une question d’équilibre.
Réussir ma vie, c’est réaliser mes aspirations matérielles autant que spirituelles. On n’a pas à choisir entre sa vie intérieure et sa vie extérieure, on doit réussir les deux. Moi, je n’ai jamais voulu choisir, j’ai toujours décidé de tout prendre ! Nous vivons dans un monde matériel où il nous faut réussir, mais pas au détriment de notre vie spirituelle. Parallèlement, on ne doit pas réaliser sa vie spirituelle au détriment de son intégration dans le monde.
Mon aspiration matérielle consiste à montrer, à travers Solar Impulse, tout ce qu’on peut mettre en place au niveau technologique. Parallèlement, dans la mesure où j’ai exercé la psychothérapie pendant vingt ans, je rêve de créer des groupes mêlant développement personnel, thérapie et apprentissage de certaines techniques.

De quelles techniques voulez-vous parler ?

Il s’agit notamment de l’autohypnose. Il y a trois types de regards dans la vie : le regard horizontal où l’on cherche sa place par rapport aux autres, le regard vertical qui correspond à l’aspiration spirituelle, et enfin le regard intérieur qui est celui de l’introspection. C’est dans ce dernier que je place l’autohypnose. Celle-ci est une manière de s’observer et de mieux se connaître afin de comprendre pourquoi l’on dit et fait ce que l’on dit et fait. C’est une relation très intime avec soi-même, qui devient de plus en plus honnête au fur et à mesure que l’on se connaît. Et un processus de changement très efficace. Il faut être à la fois dans la transcendance et dans la vie, et faire le lien entre les deux. Dans le cas de Solar Impulse, l’autohypnose peut être aussi une solution au problème de sommeil des pilotes !

Dans notre pays, la notion de travail est dévalorisée. Qu’en pensez-vous ?

J’ai la chance inouïe de ne pas avoir l’impression de travailler. Je gagne de l’argent avec ce que j’aime faire. Le travail est une aliénation si l’on ne lui trouve pas de sens. Serrer des boulons toute la journée est aliénant pour un homme s’il n’imagine pas qu’il est en train de fabriquer une voiture pour quelqu’un qui aura du plaisir à l’utiliser. C’est le sens de ce que l’on fait qui doit être valorisé. Il faut mettre de la dignité et du respect dans la notion de travail.
La France n’est pas sortie de la lutte des classes et je ne perçois pas cette valorisation du travail, de l’argent, de l’échange et du partage. Tout semble clivé. On ne peut fonctionner que si ce que l’autre possède est une stimulation pour l’acquérir et non une haine de ce qu’il a. Dans certains pays, quand on voit une belle voiture, on est content pour son propriétaire et l’on se dit que peut-être, un jour, on en aura une comme la sienne. Celui qui est jaloux aura une vie ratée, celui qui admire ce que l’autre possède aura une vie nourrie d’énergies positives. C’est comme cela qu’on se fabrique une vie de bonheur ou de malheur. Et c’est cela qu’il faut expliquer aux enfants.

« Si vous recherchez des gens qui ont la même vision que la vôtre, la vie sera simple, sans conflit, mais sans créativité non plus et vous n’apprendrez rien, vous serez en face de votre propre image. »

J’aime beaucoup votre formule 1+1=3. Pouvez-vous l’expliquer ?

Je pense que chacun fabrique sa vision du monde en fonction de son expérience et de son conditionnement. Nos relations aux autres sont en fait des relations entre plusieurs visions du monde. C’est notre vision du monde qui communique avec celle de l’autre, même sans parler. Quand deux personnes font l’amour par exemple, l’une peut juste éprouver un plaisir de l’instant, tandis que l’autre peut imaginer construire sa vie avec ce partenaire. Ce sont des visions du monde qui coexistent, s’affrontent ou s’allient. Si vous recherchez des gens qui ont la même vision que la vôtre, la vie sera simple, sans conflit, mais sans créativité non plus et vous n’apprendrez rien, vous serez en face de votre propre image, donc 1+1=1. Si au contraire vous êtes face à quelqu’un qui a une vision différente de la vôtre, chacun essaiera de convaincre l’autre. Le résultat est nul : 1+1=0. On peut aussi avoir un résultat égal à 1+1=2, c’est-à-dire deux personnes qui s’ignorent et ne communiquent pas. Enfin, la seule relation qui, à mon avis, est intéressante est celle qui aboutit à 1+1=3. Chacun a envie d’apprendre quelque chose de la vision du monde de l’autre, de manière à fabriquer une troisième vision qui permet d’évoluer et où personne n’a tort ni raison.

Finalement, qu’est-ce qui est important pour vous ? L’aventure ?

L’aventure n’est pas forcément spectaculaire, mais elle doit être extra-ordinaire. Le but est de sortir de l’ordinaire, de réaliser qu’on a des habitudes, des certitudes, des paradigmes et que l’on peut fonctionner autrement. C’est un processus intérieur, même si cela peut se concrétiser par une traversée du Pacifique à la rame. Ceux qui font cela ont une véritable quête intérieure.
Mais ce qui est fondamental pour moi, c’est la transmission. Je me bats pour expliquer ce que je fais, c’est parfois mal compris. En tout cas, je considère qu’il faut un équilibre entre ce que l’on reçoit et ce que l’on donne, c’est pourquoi j’ai créé et me suis engagé pour l’association « Winds of Hope ». On ne peut pas passer à côté du déséquilibre dans lequel évolue notre monde clivé entre société de surconsommation et populations affamées. C’est une vision bien à court terme que de penser que l’on peut laisser dernière nous toute une partie de l’humanité.
Je pense que le monde créé est fait de dualité : on n’aura jamais de bien sans mal, de jour sans nuit, de bonheur sans malheur. Notre rôle est de retrouver l’unicité, mais on ne peut pas faire du monde un paradis, même si l’on peut tendre soi-même vers plus de bonté et de sagesse. On peut juste essayer d’insuffler cette vision pour que chacun trouve son chemin et puisse prendre de la distance avec les horreurs et les aberrations de notre monde. Celui-ci subit la troisième loi de la thermodynamique : tout système qui ne reçoit pas d’énergie de l’extérieur tend vers son entropie maximale, l’entropie étant le degré de paralysie totale. Il faut donc apporter de l’énergie venue de l’extérieur, c’est-à-dire de nouvelles manières de penser et de faire. Dans le passé, ce sont les guerres, les révolutions et les coups d’Etat qui ont permis de lutter contre l’entropie. Aujourd’hui, on vit en paix, mais l’entropie augmente.

Que diriez-vous à un jeune qui vous demanderait si l’aventure est encore possible aujourd’hui ?

Je lui dirais : « Commence par parler avec des gens qui pensent et font des choses différentes des tiennes. À chaque fois que tu as une certitude, tu perds une capacité d’apprendre quelque chose. Le processus d’aventure est là. Ce qui n’empêche pas de faire le tour du monde en ballon, de faire du deltaplane ou de voler avec Solar Impulse ! Tu peux te dire : Si c’était facile, tout le monde l’aurait déjà fait ! Or ce qui est passionnant, c’est de faire ce que personne n’a fait avant toi ! Le but n’est pas que ce soit difficile mais c’est d’inventer une stratégie et des solutions pour créer du nouveau et pour aller vers du meilleur ! »