Pierre Rabhi

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Pierre
Rabhi

« L’humain a perdu la cadence de sa nature propre au profit d’une frénésie et d’une suractivité démesurées. Mais pour quoi ? »
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Avant-propos

Difficile d'introduire Pierre Rabhi tant l’homme est aujourd’hui le chouchou de tous les médias. Pas un politique, artiste, scientifique, agriculteur, philosophe, sociologue qui ne se réfère à lui.
La première fois que j’ai rencontré, il y a une douzaine d’années, ce petit homme d’apparence si humble, pieds nus dans ses sandales de moine, c’était lors d’une conférence sur la mondialisation au festival des Musiques Sacrées de Fès au Maroc. Il était alors totalement inconnu du grand public. Avec son œil pétillant d’intelligence et de bienveillance, il avait subjugué son auditoire. Peu de temps après, je lui donnais la parole dans Canopée, tant sa philosophie de vie, la cohérence de ses propos et de son expérience personnelle, et son extraordinaire connaissance de la terre m’avaient impressionnée.
Cet agriculteur, écrivain et philosophe d’origine algérienne, n’a cessé de mener un combat pour la promotion d’une agriculture biologique et la défense d’un mode de vie plus respectueux des hommes et de la terre.
Sa belle histoire du colibri* et son principe de « sobriété heureuse » ont depuis, fait le tour du monde.
Nous nous retrouvons dans le Sud de la France, chez ses amies les religieuses du monastère orthodoxe de Solan, qu’il accompagne de ses précieux conseils depuis de nombreuses années.

En 2002, tu t’es engagé en politique. Imagine que tu aies été élu Président de la République. Comment ferais-tu aujourd’hui pour régler tous les problèmes ? Commençons par l’éducation.

Aujourd’hui, à l’échelle de la planète, c’est une belle cacophonie, car le bien chez les uns, c’est le mal chez les autres ! Et cette cacophonie participe à la fragmentation des êtres humains. Les voyageurs du XVIe siècle racontaient combien les provinces étaient diverses. Les gens ne portaient pas le même costume, ne parlaient pas la même langue, ne pratiquaient pas la même religion. Il y avait alors une extraordinaire diversité créative. Chaque communauté dialoguait avec la nature, utilisait par exemple, les matériaux trouvés sur place pour construire les maisons. L’éducation ne doit pas être un conditionnement, c’est pourquoi la nouvelle école devrait proposer une éducation qui viserait à maintenir les traditions et les valeurs transmises de génération en génération. Quand ces valeurs convergent, le résultat est magnifique, mais c’est une catastrophe si elles sont antagonistes. Ce que je reproche à l’école aujourd’hui, c’est qu’elle standardise les individus avec des modèles stéréotypés.
Concrètement, je supprimerais les notes, la compétition au profit de la coopération et de la solidarité. J’insisterais sur la complémentarité des filles et des garçons, car ce sont les deux pôles d’une même humanité. Je reconnecterais les enfants à la nature et les déconnecterais des écrans. Je privilégierais le jardinage, la connaissance de la nature et je proposerais des ateliers manuels afin de développer l’habileté naturelle de l’être humain. L’écran a pris toute la place aujourd’hui, ce qui est très préjudiciable à l’épanouissement et à la créativité. Avant même d’avoir exploré le monde réel, l’enfant est déjà dans un monde virtuel, invisible. Il s’incarcère lui-même et préfère son écran au rituel magnifique qu’est le repas, par exemple. Dans notre famille, c’est une merveille quand tous les enfants sont à table avec nous. C’est presque une célébration. Le repas, ce n’est pas simplement « bouffer », c’est un moment d’échange, de partage.

« À l’ère du « pétrolitique », nous sommes la civilisation la plus fragile de toute l’histoire de l’humanité. Ce serait intéressant de voir tout ce qui ne fonctionnerait pas si nous n’avions plus
ni pétrole ni électricité. »

Que penses-tu du progrès technologique ?

On a délégué nos fonctions cérébrales aux machines. Mais alors, quelle est la place du cerveau ? Les enfants doivent cultiver leur cerveau, leur intuition, sinon ils vivront dans un système géométrique, minéral et totalitaire. À l’ère du « pétrolitique », nous sommes la civilisation la plus fragile de toute l’histoire de l’humanité. Ce serait intéressant de voir tout ce qui ne fonctionnerait pas si nous n’avions plus ni pétrole ni électricité. L’homme doit agir sur son espace, sur la matière avec ses propres moyens. Après seulement il peut prendre des auxiliaires. Mais aujourd’hui, ce sont les auxiliaires qui font tout. Finalement, on fabrique des outils pour nous aider, mais ce sont eux qui nous asservissent. Quand un appareil ne marche pas, on peut se demander qui a le pouvoir ? Qu’on le veuille ou non, c’est lui qui nous domine. Alors que les inventions et les innovations devraient être au service de notre évolution, elles sont devenues indispensables et nous rendent dépendants.

Et toi, es-tu toujours en accord avec toi-même ?

C’est très difficile de jouer les purs dans une société comme la nôtre. Moi aussi je roule en voiture et m’éclaire à l’électricité. Ce qu’on appelle la modernité est un monde complexifié où le temps et l’espace ont subi des modifications extrêmement importantes. L’humain a perdu la cadence de sa nature propre au profit d’une frénésie et d’une suractivité démesurées. Mais pour quoi ? Je n’y échappe pas parce que je suis obligé de suivre la cadence du monde actuel, mais ça ne veut pas dire que ça me plaise. Il y a bien longtemps que j’aimerais donner ma démission, mais je ne sais à qui la donner ! Dans le registre de la « nature-agriculture-faim » qui est le mien, je ne peux pas me dire « je n’ai rien vu, je me retire ». Je suis persuadé qu’il y a un moyen de permettre à nos sœurs et frères humains d’accéder à la nourriture. Je ne prétends pas être Dieu, je fais ma part, je suis un colibri à ma façon. C’est cette cohérence qui me permet d’exister sans être tiraillé par mes contradictions.

« Aller vers la sobriété, c’est se libérer. »

Parlons un peu d’économie. Comment faire pour qu’elle soit soutenable ?

On a créé un système dans lequel il faut que la personne travaille pour produire des richesses. Cette règle du jeu est non seulement contraignante, mais absurde, car nos sociétés occidentales produisent, parallèlement à ces richesses, 30 à 40% de déchets ! L’économie est devenue un prétexte à toute forme d’enrichissement, mais la croissance se fait en écumant les mers, en détruisant les forêts ! Il faudrait créer des quotas extrêmement rigoureux. Cependant, aucune décision ne peut être prise de façon autoritaire, elle doit être prise en conscience.
Si j’éduque un enfant à la modération, à la simplicité, l’adulte qu’il deviendra sera prêt à ne pas gaspiller. Or les écoles sont des manufactures où l’on prépare un enfant à devenir un adulte adapté, avec cette obsession de l’excellence, qui n’est pas fondée sur la qualité de l’être humain, mais sur sa performance en tant qu’homo economicus. C’est pour cela qu’on est dans une société où il y a de la richesse, mais pas de bonheur. Il n’y a qu’à voir la consommation d’anxiolytiques ! On peut tout acheter, sauf la joie. Comment se fait-il qu’en Afrique ou dans d’autres pays pauvres, je rencontre des gens joyeux ? Leur éducation les pousse à la modération parce qu’ils n’ont pas le choix, même s’il est vrai que, dès qu’ils ont le choix, ils sont vite contaminés par l’immodération. Mais est-ce que nous sommes sur Terre pour simplement consommer ? J’ai osé dire à la télévision que toute personne qui fait un travail qui ne l’épanouit pas est un esclave. Je n’ai pas seulement besoin de manger, j’ai aussi besoin d’avoir un rôle social, humain, qui nourrisse mon intériorité, mon âme, ma conscience, mon esprit. Dans ce cas, peu importe le salaire ! Aller vers la sobriété, c’est se libérer.

Comment les hommes et les femmes peuvent-ils trouver un équilibre entre eux ?

L’équilibre entre le féminin et le masculin est une réalité naturelle fondamentale. Les hommes et les femmes sont les garants de la continuité de la vie. Ils sont indissociables, car de la même essence, et sont constitutifs d’une totalité, et non pas de quelque chose de séparé. Je suis profondément blessé par la subordination universelle des femmes aujourd’hui, ce qui les oblige à lutter pour être reconnues. Tout est question d’équilibre, même les tâches ménagères doivent être partagées. On ne doit pas les considérer comme un boulot, mais comme faisant partie de la vie. C’est un service que l’on rend à l’autre lorsqu’il est fatigué. Je ne me pose jamais la question de savoir si c’est un travail d’homme ou de femme. Il n’y a pas de rapport de domination, mais une complémentarité et une mutualisation des compétences de chacun.

Penses-tu que si nous étions moins nombreux, nous serions plus heureux ? La planète peut-elle accueillir 10 milliards d’humains ?

La plupart des gens repus disent que nous sommes trop nombreux. Je proteste contre cette idée. Les discours sur la natalité sont très ambigus. Je ne suis pas pour une natalité indéfinie, mais je suis paysan et je sais que la terre est généreuse, qu’elle peut nourrir tout le monde : avec un grain de blé, tu obtiens des tonnes de blé au fil du temps ! Parallèlement à cette générosité, d’énormes quantités de nourriture sont jetées chaque jour, c’est un gâchis inadmissible.

« Il est vital pour moi d’avoir un jardin qui soit mien car j’ai une relation particulière avec la terre, un peu charnelle. Elle est pour moi la mère, la fille et l’amante. J’en prends soin, elle prend soin de moi et nous nous aimons. »

Pourrait-on imaginer un autre modus vivendi entre les hommes ?

Dans une société idéale, les anciens seraient respectés, vivraient en famille et non dans des mouroirs. Il faut en effet imaginer un autre mode de vie, avec un équilibre des générations. Un jour, l’humanité sera unifiée et aura compris qu’elle est de la même essence et n’a qu’une seule planète. Elle saura alors qu’il est temps de fraterniser, c’est-à-dire de décloisonner, car les cloisons sont source de conflits et de violence. Aujourd’hui, le tableau est désastreux. Ces cloisonnements sont liés à l’éducation : le juif est élevé en juif, le musulman en musulman, le chrétien en chrétien. Ils se réclament tous du même Dieu et pourtant ils sont divisés ! À partir du moment où l’on retrouvera l’unité, il n’y aura plus de religions cloisonnées, mais une seule et même conscience de la Terre et de la vie. On rejoindra alors l’esprit des Peaux Rouges qui disaient : « La Terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons. » C’est une attitude sacrée, une posture spirituelle qui accueille sans gaspiller tout ce qui nous est donné. Le monde est ravagé par des idéologies, alors que la réalité terrestre, elle, est une et indivisible. Quand on regarde la Terre sur une mappemonde, il n’y a pas de frontières. Ce sont les hommes qui les ont créées. Or dès qu’il y a frontière, il faut défendre le territoire et donc avoir des armes. Dans ma société idéale, il n’y aura plus de frontières. Les hommes vivront en petits groupes, car si leur densité est trop importante, la peur de l’autre, les préjugés et les fantasmes surgissent. Et l’on sait que c’est la peur qui génère la violence.

Est-ce que ce n’est pas inhérent à l’espèce humaine de vouloir son territoire ?

Bien sûr ! On a besoin d’un territoire physique, affectif et psychologique à soi dans lequel on va pouvoir s’accomplir. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas créer des passerelles. J’ai besoin d’un terrain où je peux m’exprimer, prendre des risques, mais je ne le fais pas dans la fermeture, je crée la relation avec l’autre, j’échange, je troque. Mais il est vital pour moi d’avoir un jardin qui soit mien car j’ai une relation particulière avec la terre, un peu charnelle. Elle est pour moi la mère, la fille et l’amante. J’en prends soin, elle prend soin de moi et nous nous aimons. La nature a ses propres lois, et met à l’épreuve le jardinier qui doit s’adapter à ces lois. Je ne pourrais pas tenir le coup sans mon jardin car il me remet dans les cadences justes. Cette cadence de la vie, cette vérité, cette profondeur, nous en avons besoin aujourd’hui, car nous sommes complètement dé-cadencés.

Assiste-t-on aujourd’hui à une élévation de conscience ?

Si tu grimpes une montagne, c’est difficile, mais plus tu t’élèves, plus c’est beau. C’est cette élévation de conscience qui me semble indispensable pour que nous puissions atteindre une forme de jubilation. La réussite d’une existence, c’est l’accomplissement de la personne, pour elle et pour les autres. La vie est un voyage initiatique. Tout ce qui m’arrive a quelque chose à m’apprendre. Si j’échoue, je n’accuse personne, mais je me demande toujours pourquoi j’ai échoué. Une vie réussie est une vie qui a cheminé depuis l’enfance jusqu’à un âge avancé sur un chemin qui nous a initiés et qui a fini par nous apaiser, ce qui nous donne une grande sérénité face à la mort.

« Comme on ne sait pas ce qu’il y a après la mort, la question à se poser est plutôt : existe-il une vie avant la mort ? »

La mort est un sujet tabou dans nos sociétés. Qu’en penses-tu ?

Dans ma société idéale, nous nous serons réconciliés avec les lois de la vie et de la nature. Et s’il y a une loi qui n’est pas modifiable, c’est celle de la finitude. Comme on ne sait pas ce qu’il y a après la mort, la question à se poser est plutôt : existe-il une vie avant la mort ? Sommes-nous présents à cette vie pour qu’elle soit une vraie vie ou est-ce une présence au monde en attendant de s’en aller ? Nous sommes aujourd’hui dans une espèce de soupe qu’on n’arrête pas de remuer et pendant ce temps, le bateau coule ! La référence devrait être : est- ce que c’est juste pour l’être humain, est-ce que cela respecte la nature ? Si la réponse est « oui », on est guidés vers l’harmonie avec la réalité vivante. Il faut humaniser les choses de façon qu’elles soient inspirées par une conscience humaine, élevée et pleine d’amour. Alors l’humanité a un sens.
Le chemin de vie est douloureux et difficile, mais il est aussi beau et jubilatoire. Les plus grandes tragédies, ce ne sont pas les extraterrestres ou les animaux qui les créent, c’est l’être humain lui-même, avec ses guerres, ses conflits, ses génocides. Sachant que les guerres font souffrir tout le monde, pourquoi l’humanité n’arrive-t-elle pas à arrêter le processus ? Je suis persuadé qu’on a les moyens de le faire. Il faut avoir de la compassion et de la gratitude pour tous les êtres humains, mais aussi pour toutes les créatures qui ont autant le droit de vivre que nous.

As-tu une phrase mantra ?

Ma phrase préférée est celle de Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. »

Que dis-tu à des jeunes qui viennent te voir ?

Occupez-vous de la vie, de la nature, de la terre qui vous nourrit. Alors vous serez sûrs d’être amarrés à quelque chose qui aura une durée. Le reste n’est qu’artifice.

* Colibri tire son nom d’une légende amérindienne : un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour les jeter sur le feu. Après un moment, le tatou, agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! » Et le colibri lui répondit : « Je le sais, mais je fais ma part. »