Frédérique Basset

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Frédérique
Basset

« Les jardins partagés sont de formidables laboratoires où l’on expérimente la culture biologique et la démocratie participative. »
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Avant-propos

Je connais bien Frédérique Basset, journaliste et auteure, elle a été rédactrice en chef de Canopée pendant 4 ans. Cette femme m’a profondément marquée par son rapport à la vie et à la terre en particulier. C’est elle qui m’a fait découvrir le monde des « jardins partagés », concept qui la passionne au point d’avoir écrit un livre qui fait aujourd’hui référence. Les jardins partagés, outre le fait qu’ils ont le don de vous reconnecter à la nature en pleine ville, permettent aussi de combattre l’isolement dont souffre tant notre société. Là, on échange avec de « vraies » personnes (à l’opposé des réseaux Internet) tout en grattant la terre ! On organise des fêtes, on s’émerveille ensemble à la sortie des petites pousses au printemps, on peut même tomber amoureux ! Sa passion pour le « vivant » en général, l’amène à explorer toutes les utopies concrètes qui lient écologie et société. Elle peut vous parler pendant des heures de ses expériences à Findhorn en Écosse ou Auroville en Inde, d’autonomie alimentaire (elle a écrit un livre à ce sujet) ou d’agriculture biodynamique.
Frugalité, simplicité et engagement sont des mots-clés qu’elle met en pratique chaque jour.
Pour notre interview, je la retrouve dans un jardin partagé, lieu tout à fait improbable au fin fond du XIXe arrondissement de Paris, abrité par l’église orthodoxe Saint-Serge. Elle est en train de rempoter, biner, arroser, semer et récolter quelques petites tomates, bio bien sûr, que nous dégustons ensemble dans le silence et la douceur d’une belle lumière d’automne.

Parle-moi de tes engagements.

J’ai connu l’association des jardins partages d’Ile-de-France au début des années 2000 en interviewant sa directrice, Laurence Baudelet. Quelque temps plus tard, je m’y suis investie en tant que bénévole, et j’occupe le poste de secrétaire depuis une dizaine d’années. Je suis également membre du jardin Saint-Serge, dans le XIXe arrondissement (photo), où j’ai créé un petit potager. Ces espaces nichés dans les interstices de la ville sont des lieux précieux où l’on peut mettre les mains dans la terre, rencontrer ses voisins de tous âges et de tous milieux, partager une salade avec les légumes du jardin, cultivés sans engrais chimiques ni pesticides. Ce sont de formidables laboratoires où l’on expérimente la culture biologique et la démocratie participative. Par ailleurs, je suis impliquée dans Klub Terre, un fonds de dotation créé par Eric Julien qui redonne du sens à l’argent. L’objectif est de mutualiser des fonds pour financer des projets, que ce soit dans l’éducation, l’alimentation, la santé, l’agriculture, l’art, etc.

« Je suis convaincue que nous ne sommes pas que matière. On a aussi un esprit. Qu’en fait-on ? »

Parle-moi de ton rapport à la terre.

Il y a quelques années j’ai eu la chance de pouvoir pratiquer l’agriculture biodynamique sur un domaine dans le Sud de la France. Cette expérience m’a mise en totale harmonie avec l’univers. C’est difficile de mettre des mots sur cette sensation très physique et invisible à la fois. C’est en tout cas extrêmement puissant, comme s’il n’y avait plus de frontière entre moi et ce qui m’entoure. Je fais partie du tout et le tout fait partie de moi. Ça me met dans une énergie fabuleuse !
Je ne suis pas croyante, au sens religieux du terme. Pourtant, je suis convaincue que nous ne sommes pas que matière. On a aussi un esprit. Qu’en fait-on ? Quelque chose nous transcende, mais je ne sais pas le nommer. Dieu, le Seigneur, sont des mots qui ne me parlent pas, ils n’ont pas de représentation. Mais je pense qu’on a tous, le pape comme le brin d’herbe, une part divine en nous. C’est l’esprit dans la matière. Pour grandir et s’éveiller, on doit faire monter en puissance cette part de divinité, de créativité. Je suis une vraie terrienne, j’aime toucher la terre, serrer un ami dans mes bras, mais j’ai aussi besoin d’une autre dimension, d’être reliée à la terre comme au ciel.

Quelle est la quête ?

C’est de trouver mon chemin et de lui donner le plus de sens possible, sinon je m’égare. J’aimerais arriver le jour de ma mort en me disant : « J’ai pris le chemin qui est le mien, celui qui était le plus juste pour moi. » Et peu importe le but, c’est le chemin qui compte. C’est un sacré challenge ! Ça veut dire essayer de vivre en cohérence avec moi-même, avec ceux qui m’entourent et avec la nature dont je fais partie. Que cela fasse un grand tout poétique. La poésie s’arrête quand il y a dysharmonie, quand le lien au vivant est rompu. La nature sait se réguler tout seule, elle n’est jamais en dysharmonie, contrairement aux êtres humains, champions de l’hubris, cette spirale de la démesure qui nous retombe chaque jour un peu plus sur la tête ! Nous sommes aujourd’hui dans des injonctions contradictoires. D’un côté, on nous dit qu’il faut trier nos déchets, économiser l’eau, être solidaires, de l’autre, on nous bombarde de publicités, et la finance continue à diriger le monde. Résultat, une partie de la population est dans l’hyper-consumérisme, et l’autre aspire à un changement de conscience, à moins de consommation matérielle et plus d’échanges immatériels.

Comment trouves-tu l’équilibre entre réflexion et action ?

Je pense être une active contemplative, j’aime ce va-et-vient entre les deux. Je peux être hyper active et passer ensuite une heure à contempler la mer ou un champ d’oliviers. L’un nourrit l’autre. Je ne pourrais pas être un ermite, mais il me faut des pauses où, apparemment, il ne se passe rien.
Mon équilibre passe autant par le besoin de solitude que par celui de la présence des autres, mais une présence juste et profonde. J’ai beaucoup aimé à Findhorn, en Écosse, la façon dont le groupe se relie avant toute activité : on se donne la main en cercle et en silence, puis chacun dit comment il se sent. Savoir dans quelle humeur se trouve son voisin permet l’empathie. Parce que si on l’ignore, on risque d’interpréter son comportement. Et le grand malheur de ce monde, c’est qu’on interprète mal les choses, on n’arrête pas de faire des suppositions. L’un des Quatre Accords Toltèques le dit : « Ne faites pas de supposition ». L’interprétation est source de malentendu, et quand il y a malentendu, la guerre n’est pas loin.
Ce qui me semble le plus important aujourd’hui, c’est de travailler sur soi et d’agir ensemble. J’ai eu l’occasion d’interviewer des gens géniaux lors de l’opération « 1000 pionniers pour changer le monde », comme cet homme qui a inventé des lunettes universelles pour ceux qui n’ont pas les moyens de se payer celles du commerce. Ces gens créent des trucs utiles pour l’humanité. Là, il y a de l’action, de l’empathie et de la solidarité !

« Je crois que le début de la sagesse, c’est de ne pas être sage ! »

Quels sont les passeurs qui t’ont fait prendre conscience de la nécessité de retrouver l’harmonie entre l’homme et la nature ?

Jean Giono a été pour moi un écrivain majeur. Il disait : « Le bonheur n’est pas dans la lune, il est dans les petites vallées. » Je suis une dévoreuse de livres, je ne peux pas citer tous les auteurs que j’aime, mais je ne peux pas passer Camus sous silence. J’ai relu récemment Noces et L’Été, c’était le même émerveillement que la première fois que je l’ai lu à quinze ans. L’empreinte à Crusoé de Patrick Chamoiseau est une pure merveille d’écriture et d’intensité sur la conscience humaine. J’aime aussi beaucoup Christian Bobin. J’ai collé sur le mur de mon bureau cette phrase que je connais maintenant par cœur : « Extraire du chaos de sa vie une poignée de lumière suffisante pour aller plus loin que soi ». Dialogues avec l’ange est sur ma table de nuit, avec cette phrase qui me porte tous les jours : « La nécessité devient lumière aveuglante, la possibilité devient capacité, la volonté devient liberté, la nouvelle vibration élève tout ». Et puis bien sûr, Jean-Marie Pelt, qui a été une grande source d’inspiration : c’est lui qui m’a fait « tomber » dans le monde fabuleux des plantes. Quant à Gilles Clément, dont j’ai écrit la biographie, c’est pour moi LE paysagiste écologiste qui a révolutionné l’art des jardins.

Et ton livre sur l’autonomie alimentaire ? Penses-tu que l’on puisse arriver à être totalement autonome ?

J’ai appelé ce livre Vers l’autonomie alimentaire, car je pense que l’autonomie à 100 % est très difficile dans des pays où le foncier grignote de plus en plus les terres. Mais il y a des exemples forts à travers le monde, comme Détroit, Cuba ou cette petite ville d’Angleterre, Todmorden, d’où est parti le mouvement des Incroyables Comestibles qui a essaimé dans le monde entier. Elle a atteint 80 % d’autonomie alimentaire et vise les 100 % en 2015. C’est très encourageant, d’autant qu’on y pratique l’agriculture biologique. Cette transition, que Todmorden, Détroit ou Cuba ont faite sous la contrainte économique, serait possible ailleurs sans contrainte. Beaucoup de gens y aspirent aujourd’hui.

Qu’est-ce que la sagesse pour toi ?

Difficile à dire… En tout cas, je sais que j’en suis loin ! Mais je crois que le début de la sagesse, c’est de ne pas être sage !