— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Muhammad
Yunnus

« Aujourd’hui, nous n’avons qu’une seule paire de lunettes, celle du profit. Mais que se passerait-il si je portais les lunettes du business social ? Le monde ne serait-il pas complètement différent ? »
Muhammad Yunus
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Avant-propos

C’est à l’occasion de « l’Université de la Terre », en 2013 à l’Unesco, où nous l’avions invité à intervenir, que j’ai eu le privilège de passer un moment en tête-à-tête, ou plutôt en cœur à cœur, avec l’économiste entrepreneur bangladais Muhammad Yunus. Cet être de lumière, prix Nobel de la Paix, a inventé un concept génial : il a créé la première institution de microcrédit, la Grameen Bank, en étant le banquier des pauvres. Ce système va permettre à tous ceux qui veulent devenir des entrepreneurs d’emprunter de petites sommes à taux bas pour se lancer dans des activités génératrices de revenus. À ne pas confondre avec des prêts à la consommation où l’argent ne crée pas de revenus !
Aujourd’hui, on peut dire que le système du crowdfunding où chacun de nous peut prêter ou donner, via une plateforme collaborative, de l’argent à tel ou tel projet qu’il veut soutenir, s’est largement inspiré de la vision très avant-gardiste de Muhammad Yunus.
Pour comprendre toute la démarche de ce visionnaire, je recommande sans hésiter son livre essentiel : Vers un nouveau capitalisme.

Pensez-vous que l’homme est fondamentalement bon ?

Oui, j’en suis persuadé ! C’est le système - que nous avons nous-mêmes créé et qui nous a conduits dans la mauvaise direction - qui nous pousse à être avides. Ce système n’a qu’un but : le profit maximum. C’est pourquoi nous sommes tous occupés à faire du profit, pour nous-mêmes ou pour des actionnaires. Ce système est si étroit qu’il a bloqué notre cœur. Mais notre cœur est bien plus vaste que cela ! Il est doué d’empathie et de créativité. Le problème est que nous n’utilisons pas ces qualités. La solution ? Changer le système et devenir un philanthrope ! C’est la seule manière d’exprimer nos qualités humaines de générosité et de sympathie envers les autres. Prenez par exemple un PDG d’une grande entreprise. Dès qu’il est dans son bureau, ses yeux sont rivés à l’écran de son ordinateur pour surveiller ses chiffres de vente. Son principal objectif est de maintenir les prix les plus hauts possibles, même si c’est pour une mauvaise cause. Il est persuadé que c’est son devoir d’agir ainsi. Mais quand cet homme rentre chez lui, qu’il retrouve ses enfants, il redevient un homme bon, conscient de ce qui ne tourne pas rond dans ce monde. Donc ce n’est pas la personne qui est mauvaise, c’est la fonction.

Ne croyez-vous pas que c’est le propre de l’humanité de vouloir toujours plus que ce qu’elle a ?

Croyez-vous que ce système ne concerne que les entreprises ? Détrompez-vous ! Quand je vais dans les écoles et que je demande aux enfants ce que signifie pour eux réussir sa vie, savez-vous ce qu’ils me répondent ? « Le succès, c’est devenir riche. » Je leur dis qu’il y a deux sortes de business : le premier consiste à gagner beaucoup d’argent, le second à changer le monde. Cela ne tient qu’à eux de décider du monde qu’ils veulent bâtir.

Mais les êtres humains veulent-ils vraiment changer le monde ? Est-ce que l’homme riche le souhaite ?

Non, bien sûr, parce qu’il est tout entier pris par le système. Il n’a pas de vision à long terme. Il vous dira : « Regardez combien d’emplois j’ai créés, combien de bénéfices j’ai faits ! » De son point de vue, il est convaincu de changer le monde, mais c’est faux. Aujourd’hui, nous n’avons qu’une seule paire de lunettes, celle du profit. Mais que se passerait-il si je portais les lunettes du business social ? Le monde ne serait-il pas complètement différent ? Un homme riche qui possède une maison, une voiture, tout le confort dont sa famille a besoin pourrait se dire : « Je veux rendre ce quartier plus propre, plus agréable à vivre, je vais créer un business pour ça ». Tout le monde applaudirait et cet homme serait très heureux. Ce genre d’initiative ne crée que du bonheur !

« Le monde n’est pas créé par une seule personne. C’est moi, c’est vous, c’est nous qui le créons. Alors imaginez-le selon votre propre désir, car si l’on n’a pas de désir, on ne construit rien. »

Alors comment s’y prendre pour changer le monde ?

Il faut inventer des histoires qui ont un impact social, comme le microcrédit par exemple, que j’ai développé avec la Grameen Bank, qui ne distribue aucun profit aux actionnaires et qui est pourtant rentable. Le système est tellement absurde ! Regardez le nombre de gens qui sont au chômage, alors qu’il y a tant à faire ! Nous acceptons cette situation comme si elle était normale, parce qu’on nous dit que c’est ainsi que cela doit être. Or ce système punit les hommes. Logiquement, les hommes devraient le punir à leur tour. Au lieu de cela, ils y adhèrent entièrement, ils le trouvent formidable et l’applaudissent !
Dans les écoles où j’interviens, j’essaie de faire comprendre aux jeunes qu’il y a d’autres systèmes possibles. Je leur dis : « Vous n’avez pas à faire des choses extraordinaires, vous devez juste vous demander quel monde vous aimeriez construire. Le monde n’est pas créé par une seule personne. C’est moi, c’est vous, c’est nous qui le créons. Alors imaginez-le selon votre propre désir, car si l’on n’a pas de désir, on ne construit rien. Écrivez une, deux, dix choses que vous voudriez pour la planète, pour la société. » Ensuite, nous débattons. À la fin de l’année, nous produisons la vision du monde qui a été imaginée dans les classes. Chaque enfant dépose sa vision dans une « capsule du temps », une capsule qui ne peut pas être détruite par le temps qui passe. Quand il aura trente ou quarante ans, il ouvrira la capsule et verra si le monde dans lequel il vit est celui dont il avait rêvé. S’il a toujours le même rêve, qu’il se batte pour lui ! Si ce monde existe dans son esprit, alors il adviendra.

« Le microcrédit est un outil qui libère les rêves des hommes et aide même les plus pauvres d’entre les pauvres à donner un sens à leur vie. »

Quelles actions concrètes préconisez-vous pour lutter contre la pauvreté aujourd’hui ?

J’ai la certitude qu’éliminer la pauvreté de la planète est d’abord une affaire de volonté. La charité ne résout rien, elle ne fait que perpétuer la pauvreté en retirant aux pauvres toute initiative. La dignité de chacun passe par une activité librement choisie qui donne à ceux qui la pratiquent le sentiment d’exister. Le microcrédit est un outil qui libère les rêves des hommes et aide même les plus pauvres d’entre les pauvres à donner un sens à leur vie.
J’aime les entrepreneurs. Leur courage, leur volonté et leur esprit d’initiative sont à même de faire bouger les choses ! Et l’argent du crédit solidaire est un outil essentiel pour permettre à une multitude d’entrepreneurs de libérer l’intégralité de leurs potentiels.

D’où tirez-vous votre énergie ?

Je suis un homme d’action et de réflexion. Quand je rencontre un problème, je le prends à bras-le-corps jusqu’à ce que je l’ai résolu. Je ne cherche ni à m’enrichir, ni à plaire à de quelconques actionnaires. Je crois en la part créative de l’homme. À chaque fois que je parle aux jeunes, ils approuvent ce que je dis, ils ont envie d’agir. Ma mission, c’est de leur communiquer cette énergie. Je leur dis : « Cette planète est votre maison, ne laissez personne d’autre que vous décider comment vous allez l’habiter. Ne baissez pas les bras. » Mon énergie me vient aussi de ceux qui adhèrent au business social. Quand je discute avec des PDG de grandes entreprises, ils ont l’air apparemment d’aller très bien. Mais quand nous sommes en tête-à-tête, ils m’avouent qu’ils se sentent coincés. Ils savent que si leur société va mal, ce sont eux qu’on accusera. Alors ils continuent à faire ce qu’on attend d’eux, et s’interdisent de penser qu’ils pourraient faire autrement. Tout le monde espère gagner de l’argent en faisant seulement du business. Pourquoi ne pas le faire en y ajoutant en plus des objectifs sociaux et humanistes ? C’est la seule façon de transformer le monde.