Perrine et Charles Hervé-Gruyer

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Perrine & Charles
Hervé-Gruyer

« Ce qui est merveilleux avec la permaculture, c’est qu’on est constamment en mouvement. Chaque jour, tu comprends un truc que tu n’avais pas vu la veille. Tu vois l’environnement qui évolue, et toi tu évolues aussi de ton côté. »
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Avant-propos

Quelle est la part de magie pour qu’une jeune juriste internationale et un marin, sans aucune expérience ni formation agricole, parviennent ensemble à créer une ferme pilote où se pressent aujourd’hui les télévisions du monde entier, chercheurs, scientifiques, journalistes, maisons d’édition et des milliers de stagiaires en formation ?
Dans les années 1980, Charles nous avait déjà fait rêver avec son bateau-école Fleur de Lampaul embarquant à la découverte du monde des centaines de jeunes. Nous avions même envisagé de lui confier un de nos fils !
Récemment, un ami nous a conseillés d’aller rendre visite à ces deux fous utopistes, installés dans une ferme au Bec Hellouin en Normandie, pratiquant le maraîchage en permaculture* avec des méthodes très avant-gardistes…
Utopistes, le mot est faible, Charles et sa femme Perrine ont décidé à leur manière de changer le monde. À force de ténacité, de passion, de travail, et surtout avec une vraie vision, ils ont réussi leur pari !

D’où avez-vous tiré cette extraordinaire énergie pour vous lancer dans la création d’une ferme ?

Perrine : Je pense que l’on ne s’est pas rencontrés par hasard, nous cherchions un sens à ce que l’on faisait. Nous sommes tous les deux animés par une espèce de folie, d’idéalisme quasi naïf chevillé au corps. On s’est retrouvés sur la fibre écologique, on voulait faire quelque chose pour la planète, pour les autres. Je ne sais ni pourquoi ni comment, mais quoi qu’il arrive, on ne lâche jamais. Quand j’étais jeune, je voulais sauver le monde, mes amis m’appelaient « Zorrote ». Je jouais au basket à l’époque et, même si mon équipe avait vingt points de retard, à une minute de la fin je me battais encore !

Charles : J’ai grandi à Paris, alors que je suis un fou de nature. J’étais comme un prisonnier dans la ville et un poisson hors de l’eau à l’école, sauf quand j’allais chez mon grand-père en Normandie. Plus tard, je suis devenu marin. Au début, c’était un besoin vital, mais égoïste. Au fil des années et des voyages, j’ai pris conscience des menaces qui pesaient sur la planète : la forêt amazonienne, les récifs coralliens… Pendant dix-sept ans, sur le bateau Fleur de Lampaul, j’étais à l’école de la vie. J’ai beaucoup appris des peuples premiers. Quand j’ai vendu mon bateau, je me suis formé aux thérapies holistiques. C’est là que j’ai rencontré Perrine. L’idée d’origine lorsque nous avons acheté une ferme, était de pouvoir nous nourrir nous-mêmes. Par la suite, nous sommes devenus maraîchers bio. C’est une très noble mission car on est ce que l’on mange. La ferme a pris très vite une tournure qui nous a échappé, on a suivi une force qui passait par là. Nous avons essuyé mille et une galères, mais nous avons connu dix mille miracles. C’est une aventure dans laquelle on s’est impliqués à 150% physiquement, charnellement, émotionnellement et intellectuellement. C’est épuisant, mais très enthousiasmant. On hésite toujours entre dire oui aux sollicitations ou freiner, mais je crois qu’il faut dire oui. La ferme est ainsi devenue pionnière en matière d’agriculture naturelle. Le projet n’était pas de revenir en arrière, on cherchait comment vivre les valeurs des peuples premiers dans notre monde occidental, tout en étant tournés vers l’avenir.

« On fait des expériences constamment, on teste, on cherche. Nous ne sommes pas des scientifiques, mais des chercheurs intuitifs. »

Charles a été très inspiré par les peuples premiers. Et toi Perrine, qui t’a inspiré ?

Perrine : Vivre au Japon m’a ouverte à plein de choses, mes antennes étaient complètement sorties, aux aguets. Là-bas, j’ai rencontré des tas de gens de tous les pays. Je me suis nourrie de tout cela. Au départ, à la ferme, je me suis passionnée pour l’agriculture par le biais du corps et de la santé : cultiver de bons légumes, nous nourrir sainement. Quand est intervenue la permaculture, j’ai senti que toutes les pièces du puzzle s’assemblaient. J’avais soif de préserver l’environnement, de sauver le monde ! Je me réconciliais avec mon enfant intérieur, tout en utilisant mes capacités analytiques et intellectuelles.
Ce qui est merveilleux avec l’agriculture que l’on pratique, c’est qu’on est constamment en mouvement. Chaque jour, tu comprends un truc que tu n’avais pas vu la veille. Tu vois l’environnement qui évolue, et toi tu évolues aussi de ton côté. On fait des expériences constamment, on teste, on cherche. Nous ne sommes pas des scientifiques, mais des chercheurs intuitifs. La plupart de ce qui marche à la ferme aujourd’hui est le résultat d’erreurs, de plantages, du hasard. Il n’y a pas grand-chose de prémédité. C’est comme pour mes recherches sur les micro-organismes. Ça a commencé à cause des limaces qui envahissaient le terrain. Si elles étaient si nombreuses, c’est que le sol manquait de micro-organismes, qui ont une fonction de décomposition. En leur absence, ce sont les limaces qui remplissaient ce rôle. J’ai fait le parallèle avec l’intestin qui assure un bon équilibre à la flore intestinale grâce aux bactéries. C’est fascinant de voir les similitudes entre le sol et le corps humain ! La terre respire, digère, c’est un véritable organisme.

Quelle place tient la modernité dans votre aventure ?

Charles : Dans les expéditions de Fleur de Lampaul, on partait à la rencontre des peuples premiers, mais on associait toujours des scientifiques occidentaux. On a, entre autres, travaillé avec Théodore Monod, Hubert Reeves, René Dumont. En fait, la manière de piloter le bateau et la ferme est très similaire. On mêle intuition et raison, tradition et modernité. Par exemple, on vient de mener un programme de recherche agronomique avec l’Inra. Par ailleurs, la ferme est une belle oasis de vie et de diversité. L’alliance des deux dimensions donne une sacrée énergie au projet. C’est l’une des raisons de son succès. Neuf visiteurs sur dix nous le disent : « C’est paradisiaque chez vous ! »

Perrine : Je fais beaucoup de recherches Internet sur l’agriculture, mais aussi sur tout ce qui se passe d’innovant dans le monde. Contrairement à Charles, j’ai fait mon coming out avec la nature en arrivant à la ferme. Maintenant j’ai besoin du rapport physique, quasi charnel avec la terre, il faut que tous mes sens soient en éveil, alors qu’au début, je mettais des gants, je trouvais que c’était sale. C’est drôle, en anglais, dirt veut dire « saleté », mais aussi « terre ». Les peuples premiers que Charles m’a fait découvrir m’ont fascinée parce qu’ils vivent en osmose avec la nature. Ça me parle, non pas intellectuellement, mais dans mes tripes, dans mon cœur. Je me vois comme une maman louve. Sans pour autant renier mon côté analytique et rationnel. Je fais le pont entre ma tête et mon corps. J’ai besoin des deux.

La beauté est-elle une dimension importante dans votre vie ?

Perrine : Charles est un esthète, un artiste ! Il m’a aidée à développer ma créativité. Moi, j’ai plutôt tendance à me laisser guider par mon instinct.

Charles : La beauté est très importante pour moi, c’est une nourriture. J’ai besoin de matériaux organiques, de pierre, de bois, de terre, comme chez les peuples premiers. C’est peut-être ce qui fait que la ferme a un petit côté nostalgique, elle s’inscrit dans une tradition. J’ai toujours été passionné par l’artisanat. Il y a une jouissance extraordinaire à fabriquer un objet de ses mains, un outil que l’on gardera toute sa vie. C’est l’inverse de la société du jetable.

« L’écosystème du couple n’est pas très différent de celui de la ferme : il s’agit d’avoir tous les éléments, toutes les fonctions en équilibre »

Diriez-vous que vous êtes complémentaires ?

Perrine : La magie, c’est toujours un point d’équilibre. Charles et moi sommes très différents. Lui est très yin et moi très yang. La difficulté qu’on a eue a été d’équilibrer cette complémentarité. Nous devions reconnaître le petit yin et le petit yang chez l’un et chez l’autre. Encore une fois, l’écosystème du couple n’est pas très différent de celui de la ferme : il s’agit d’avoir tous les éléments, toutes les fonctions en équilibre.

Charles : On a traversé de nombreuses crises au cours desquelles on a remis notre couple en question. La fatigue, les soucis financiers, la surcharge de travail, le burn out chronique ont favorisé ces crises. Ce qui nous a sauvés a été le désir de faire de chaque crise une possibilité de progresser. Au bout du compte, ces crises nous ont amenés à un niveau plus profond de nous-mêmes, et nous ont permis de dialoguer, et donc d’apprendre à mieux nous connaître et à trouver un accord plus profond entre nous. La ferme a été un projet que nous avons porté totalement tous les deux, sinon cela aurait été impossible de le réaliser.

Avez-vous de nouveaux projets ?

Charles : On a un rêve que l’on prépare depuis longtemps, qui mûrit lentement. Quand les enfants seront plus grands, nous partirons à la rencontre des paysans du Sud, pour suivre leur école et nous mettre à leur service.

Perrine : Moi, ce qui me titille beaucoup actuellement, c’est d’accompagner des gens dans la création de micro-fermes.

« Attention de ne pas fantasmer le retour à la terre. On voit passer beaucoup de stagiaires qui veulent s’extraire de la réalité, mais il est important d’être ancré dans notre société. »

Y a-t-il une phrase qui vous porte ?

Perrine : « Si tu pêches un poisson un jour, tu nourriras un homme, si tu apprends à l’homme à pêcher, il se nourrira toute sa vie. » Avec la ferme, on fait cette expérience d’apprendre aux autres à « pêcher », en toute humilité. J’ai envie d’essaimer, de donner toute mon énergie pour qu’il y ait des milliards de fermes. Mais j’ai aussi envie de préserver mon cocon. C’est peut-être le côté féminin de la matrice, qui doit être très protégée.

Charles : Il y a deux choses que je disais à l’équipage de mon bateau : « On va le plus loin possible, mais on ne va pas n’importe où et n’importe comment. » Et « Plus le rêve est fou, plus il faut le construire sérieusement. »

Quel message pour des jeunes qui veulent s’établir paysans ?

Charles : À l’heure où la planète est tellement menacée, on doit s’autoriser à vivre de très grands rêves, à déployer nos ailes, à suivre une étoile, tout en étant très incarné, garder les yeux sur le chemin pour ne pas tomber dans le premier piège venu. On doit être des rêveurs pragmatiques.

Perrine : Moi je leur dirais la même chose, mais à l’envers : être pragmatique avant de rêver. Attention de ne pas fantasmer le retour à la terre. On voit passer beaucoup de stagiaires qui veulent s’extraire de la réalité, mais il est important d’être ancré dans notre société. Pour pouvoir réaliser son rêve, il faut d’abord être en phase avec ces réalités.

* La permaculture est un ensemble de pratiques et de modes de pensée visant à créer une production agricole durable, économe en énergie et respectueuse des êtres vivants et de leurs relations réciproques.