— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

JR

« L’artiste, personne ne l’attend. Il est censé surprendre, donc il doit prendre des risques, aller chercher quelque chose là où les gens n’ont pas été le chercher. »
JR
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Avant-propos

JR… Mais qui se cache derrière ces initiales ? Je connaissais le travail de cet artiste, ses photos noir et blanc monumentales collées sur les murs et les toits des villes du monde…
Mais JR est beaucoup plus qu’un artiste de street art. Il est un rassembleur, un passeur, un homme qui, à travers son art, relie et crée des ponts entre les populations. Son travail traite de liberté, d’engagement et d’identité. C’est lors de sa remise de prix « le Ted Prize » qu’il a décidé de créer « Inside Out », grand projet d’art participatif international impliquant plus de 195 000 portraits !
Éternel nomade, il me reçoit entre deux voyages dans son atelier parisien. Il revient tout juste de New York où il a créé une chorégraphie « Les Bosquets » avec le New York City Ballet et s’apprête à inaugurer son travail au Panthéon.
Une énergie hors norme pour « changer le monde » !

Que signifie ce panneau dans votre atelier avec la phrase « Ça va bien se passer ! » ?

C’est ce qu’on se dit avant chaque opération, aussi titanesque soit-elle. On sait qu’on est fous et qu’on aura de grosses galères à chaque projet, mais on sait qu’on s’en sortira ! Alors quand on embarque des gens qui n’ont pas l’habitude de travailler avec nous, le premier jour on leur demande de se prendre en photo devant ce panneau. Dans les moments les plus durs, on leur rappelle cette phrase. Ainsi, lors d’un projet au Japon avec le Watari Museum, la famille Watari est venue à l’atelier, et on l’a prise en photo devant le panneau. Ensuite, on a travaillé avec eux à Fukushima. Ça a été une vraie galère : on a construit un camion photographique, les collages étaient compliqués et tout était très déstabilisant pour des Japonais qui n’ont pas l’habitude que l’on casse les codes. Alors on a regardé ensemble leur photo devant « Ça va bien se passer ! » Ça a redonné la pêche à tout le monde et, au final, l’exposition a été un succès. Aujourd’hui, ils ont envie de refaire plein d’autres projets avec nous !

« C’est la rue, avec toutes ses facettes, qui a été ma meilleure école. Là, il n’y a pas de marge d’erreur, on est dans l’instantané. »

D’où vous vient cette énergie ?

On a toujours décelé chez moi un côté hyperactif. À l’école je n’entrais pas dans le moule, je me faisais souvent virer. J’ai dû canaliser cette hyperactivité pour en sortir quelque chose de positif. Ma période graffiti a eu l’avantage de cadrer mon temps, mais cette activité ne dirigeait pas toute mon énergie dans le bon sens. Avec les photos et les collages, j’ai fédéré des gens autour de moi. Je suis très sociable, sans doute parce que j’ai commencé à travailler très jeune sur les marchés en banlieue parisienne. Je déballais la marchandise à six heures du matin avec les paysans, les gitans, les fromagers, avant d’accueillir les clients. J’ai aimé cette interaction entre ces deux sociétés, d’un côté des vendeurs, de l’autre des clients. Il faut être un caméléon pour s’adapter. C’est la rue, avec toutes ses facettes, qui a été ma meilleure école. Là, il n’y a pas de marge d’erreur, on est dans l’instantané. Quand on colle, même sans autorisation, on organise un référendum improvisé avec les gens du quartier et, s’ils sont d’accord, alors on crée notre propre loi, notre propre autorisation. Je ne fais jamais rien sans cette autorisation, donc je n’ai jamais l’impression d’être hors-la-loi.

Qui ont été vos passeurs ?

Ma famille, mon entourage proche. Je ne venais pas du monde de l’art et n’avais donc aucun code artistique. Mes codes de vie, ce sont mes parents qui me les ont insufflés, et le graffiti, ce sont les jeunes tagueurs qui m’ont tout appris. Au début j’étais mineur, alors l’adrénaline était au maximum : on se faisait attraper et nos parents venaient nous chercher au commissariat. À l’âge adulte, j’ai décidé de continuer en me professionnalisant. C’est un peu comme le petit et le grand banditisme. Les grands bandits ne se font jamais attraper ! J’ai commencé à faire des collages très professionnels, la plupart du temps seul. Je montais sur les toits, j’avais des clés pour ouvrir les portes, une veste réversible de deux couleurs pour ne pas me faire choper. Je prenais cette activité très au sérieux, je faisais un vrai travail de préparation et, du coup, je me faisais bien moins arrêter. Quand on met au point une stratégie, ça marche, quand on improvise on a plus de risques de se planter. On a monté une forme d’organisation non organisée.
En tant qu’artiste, j’aime travailler dans cette zone borderline, cette zone grise qui n’est pas explorée, où l’on ne sait pas encore si cela sera un succès ou un échec. Ne pas avoir un truc planifié, c’est ce qui fait la force d’un artiste, contrairement à une entreprise qui n’a pas droit à l’échec, qui s’engage avec du personnel et qui a des règles à respecter. L’artiste lui, personne ne l’attend. Il est censé surprendre, donc il doit prendre des risques, aller chercher quelque chose là où les gens n’ont pas été le chercher. Il faut savoir se construire une sécurité dans l’insécurité. On a eu beau monter un atelier, une équipe, tout le monde le sait ici, tout est très fragile car, en général, on travaille rarement avec les marques comme support financier, on ne fait pas de « marketing ». Du jour au lendemain, on ne sait pas ce qui peut se passer. On s’autofinance, mais on n’a pas d’objectif de rentabilité. On est tous volontaires, on vit pleinement ensemble, mais demain n’est pas assuré. Aller coller là ou là, est-ce que ça va rapporter ? Tout le monde s’en fout, ce n’est pas le problème.

« J’aime penser que le héros, c’est l’autre, l’anonyme, l’inconnu, celui dont on n’a jamais entendu parler »

Vous aimez rassembler, fédérer.

Oui, j’aime fédérer et créer du lien. Quand nous investissons un lieu, comme « La Belle de mai » à Marseille, nous sommes dans un contexte de mémoire collective où tout le travail de préparation s’amorce en amont. Nous devons collecter des images d’archives auprès des habitants, alors tout le quartier s’y met et des liens se créent. C’est différent lorsque nous rentrons dans la favela Morro da Providencia à Rio, haut lieu de souffrance et de violence. Ce n’est pas une opération commando, nous devons passer par un processus d’acceptation de la population pour l’embarquer dans un vrai projet artistique participatif. À Rio, en l’occurrence, le projet Women are heroes a été extraordinaire ! Les femmes qu’on a rencontrées dans cette favela étaient courageuses, généreuses et partageuses. On était bien loin des clichés que véhicule la presse, qui d’ailleurs n’y met jamais les pieds.

Vous considérez-vous comme un activiste et pensez-vous que l’art doit être engagé ?

Je ne me considère pas comme un activiste, je ne défends pas une cause, je suis un artiste. Mais, sans doute, à travers mon art, j’exprime qui je suis et ce que j’ai à dire. Avec le projet Women are heroes, je dénonce d’une certaine manière la violence faite aux femmes. Avec Face 2 Face, je pose la question du conflit israélo-palestinien. J’aime favoriser le dialogue, l’échange entre les cultures et les populations. À Carthagène, avec mes portraits, je parle des chemins de vie des anciens à travers leurs belles rides. Et dernièrement, je viens de faire rentrer « l’anonyme » au Panthéon ! 4000 inconnus rassemblés dans une œuvre participative ! J’aime détourner les images, cela permet de faire réfléchir, d’avoir un autre point de vue. À Vevey, en Suisse, on a collé l’image d’un minaret sur un silo à grain, juste après le vote interdisant la construction de minarets. Je ne suis pas dans la provocation, mais j’aime l’idée de modifier notre regard, c’est ma façon à moi de changer le monde. Si une image peut engendrer une interrogation, alors tant mieux !

« Quelquefois, on se retrouve dans des situations tellement périlleuses que c’est juste magique quand le projet se réalise. »

Vous êtes un artiste très reconnu, mais vous semblez dépourvu d’ego.

Sans doute parce que je ne travaille pas seul, j’ai toute une équipe avec moi. Et puis j’aime penser que le héros, c’est l’autre, l’anonyme, l’inconnu, celui dont on n’a jamais entendu parler, qui ne fait pas partie de « l’élite », et qui un jour se retrouve placardé en grand sur les murs, avec toute son histoire sur son visage et toute sa beauté singulière. Ce qui est frappant dans cette magnifique diversité humaine, c’est de voir combien on est tous différents dans nos cultures et pourtant si semblables, si proches dans nos souffrances, nos joies, nos peurs.

Vous dites souvent : « Ce que nous pensions impossible devient possible ».

Quelquefois, on se retrouve dans des situations tellement périlleuses que c’est juste magique quand le projet se réalise. Même si nous préparons méticuleusement nos interventions et déployons tous une énergie incroyable, le résultat tient souvent du miracle ! On n’a pas forcément une intention quand on démarre un projet. La plupart du temps, on ne sait pas ce que l’on va découvrir. On sait que l’on va faire quelque chose, mais c’est en général après coup qu’on réalise ce que notre action a déclenché. On n’a jamais imaginé que Face 2 Face, où l’on a collé partout dans la ville deux portraits l’un à côté de l’autre, un Israélien et un Palestinien exerçant le même métier, aurait de telles retombées parmi la population locale. Alors bien sûr, on se dit que ce que l’on réalise doit bien avoir un sens !

À quel moment avez-vous le plus de plaisir dans ce que vous faites ?

Au moment du process, quand nous sommes dans l’action, dans le dialogue avec le mur, quand nous collons sans savoir vraiment ce que cela va donner. J’aime cette part d’inconnu, de surprise. Si le résultat est bon, alors c’est super, mais pour nous c’est fini, nous sommes déjà ailleurs. Si après notre passage, on a fait tomber des barrières, si l’on a apporté notre petite pierre à l’édifice pour que ceux qui ne se parlaient pas se parlent, que ceux qui ne s’aimaient pas s’aiment, alors c’est du bonus. L’image que j’expose ne vend rien, on ne me la commande pas. C’est ma liberté. J’essaye d’être libre aussi financièrement, et si je travaille avec une marque, alors nous devons avoir une vision commune.

Quel message feriez-vous passer à un jeune qui ne sait quel chemin prendre ?

Je lui dirais : « Vas-y, va dans l’action, ne réfléchis pas trop, lance-toi, tu verras bien après. Fais confiance à ton intuition et n’écoute pas trop ce que l’on te dit. »